CHAPITRE PREMIER
L’air était vif, piquant. La brise charriait la senteur résineuse des grands mélèzes d’un vert sombre, presque noir, qui montaient vers le ciel comme autant de muettes prières. Les champs de neige étincelaient au soleil, loin au-dessus d’eux, et mille torrents couraient alimenter des fleuves situés dans les plaines de Darshiva et de Gandahar, lesquels se ruaient vers la rencontre inéluctable avec l’immense Magan. Au rugissement des eaux se mêlait le soupir mélancolique du vent qui soufflait inlassablement dans la forêt. La route des caravanes grimpait encore et toujours en déroulant ses méandres sur les parois abruptes, passant parfois sous des cascades. En franchissant chaque sommet ils en embrassaient de nouveaux du regard, jusqu’à l’épine dorsale du continent qui dressait au-dessus de tous les autres ses pics d’une altitude inimaginable, purs et virginaux sous leur manteau de neige éternelle. Des montagnes, Garion en avait vu, mais jamais d’aussi colossales. Il savait que ces cimes qui effleuraient la voûte céleste étaient à des lieues et des lieues de là, pourtant l’air était si clair qu’elles lui semblaient à portée de la main.
Au tumulte et à l’angoisse auxquels ils avaient été soumis tout en bas dans la plaine avait succédé un calme ineffable, une paix qui effaçait tous leurs soucis et jusqu’à leurs pensées. Chaque détour de la route, chaque crête leur offraient sur le paysage un point de vue d’une splendeur renouvelée, qui les laissait émerveillés et sans voix.
Les œuvres humaines paraissaient soudain réduites à l’insignifiance. Jamais l’homme ne graverait son empreinte sur ces montagnes éternelles.
C’était l’été, et les journées étaient longues et chaudes. Des oiseaux chantaient dans les arbres, le long de la piste sinueuse. A l’odeur des pins et des épicéas chauffés par le soleil s’ajoutait le parfum délicat des fleurs sauvages qui couvraient les prairies abruptes. Les parois rocheuses se renvoyaient parfois le cri farouche, strident, d’un aigle.
— Vous n’avez jamais été tenté de déplacer votre capitale ? souffla Garion au Malloréen qui chevauchait à côté de lui.
Parler à haute voix lui aurait paru sacrilège.
— Pas vraiment, répondit Zakath. Le gouvernement ne pourrait travailler ici. L’administration est presque entièrement melcène, et les Melcènes ne sont pas aussi prosaïques qu’ils en ont l’air. J’aurais peur que les fonctionnaires passent la moitié de leur temps à admirer le paysage et l’autre à écrire de mauvais poèmes. Personne ne ferait plus rien. D’ailleurs, vous n’imaginez pas comment ça peut être par ici, l’hiver.
— La neige ?
— Et comment ! opina l’empereur de Mallorée. Les gens du coin ne la mesurent pas en pouces mais en pieds.
— Il y a des gens par ici, si haut ? Je n’ai vu personne.
— Des trappeurs qui chassent les animaux à fourrure, des chercheurs d’or, des gens comme ça. Mais à mon avis, ajouta-t-il en esquissant un sourire, ce n’est qu’un prétexte. Il y a des individus qui préfèrent la solitude.
— Pour ça, c’est l’endroit idéal.
Zakath avait changé depuis qu’ils avaient quitté le camp retranché d’Atesca. Il avait minci ; son regard, naguère éteint, avait retrouvé son éclat. Comme Garion et leurs autres compagnons, il avançait avec circonspection, l’œil et l’oreille aux aguets. Mais le changement le plus remarquable était intérieur : il avait toujours été pensif, mélancolique, sujet à des crises de profonde dépression, et en même temps animé d’une ambition dévorante. Garion se disait souvent que l’appétit de conquête du Malloréen, sa soif de pouvoir étaient moins un besoin réel, irrépressible, qu’une façon de se remettre constamment en question et peut-être aussi d’évacuer des pulsions autodestructrices. Il donnait un peu l’impression de se jeter, avec toutes les ressources de son empire, dans des combats désespérés dans le secret espoir qu’il finirait par tomber sur un adversaire assez puissant pour le tuer, le soulageant ainsi du fardeau d’une vie qui lui était intolérable.
Ce n’était plus le même homme depuis sa rencontre avec Cyradis sur les rives de la Magan. Le monde qui lui avait toujours paru morne et banal lui semblait maintenant paré de couleurs nouvelles. Garion avait parfois même l’impression de lire un vague espoir sur son visage, or l’espérance n’avait jamais figuré parmi les traits les plus marquants de sa personnalité.
La louve que Garion avait trouvée dans la forêt désolée de Darshiva les attendait patiemment, assise sur son derrière, à un détour de la route. Le comportement de l’animal l’intriguait de plus en plus. Maintenant que sa patte était guérie, elle faisait dans la forêt environnante des incursions sporadiques à la recherche de sa meute, et elle en revenait toujours bredouille, apparemment pas plus ennuyée que ça. Elle avait l’air très contente de sa nouvelle meute, si disparate qu’elle soit. Tant qu’ils étaient dans les montagnes et les forêts inhabitées, ça ne posait pas de problème, mais ils ne seraient pas toujours en pleine nature, et l’apparition d’une louve non apprivoisée et probablement craintive dans les rues d’une ville grouillante d’habitants risquait d’attirer l’attention, pour ne pas dire plus.
— Comment va notre petite sœur ? demanda-t-il aimablement dans la langue des loups.
— Tout est bien, répondit-elle.
— Notre petite sœur a-t-elle trouvé trace de sa meute ?
— Il y a bien des loups dans les environs, mais aucun de sa horde. Celle-ci restera encore un moment avec vous. Où est son petit ?
— Avec la compagne de celui-ci, dans la chose aux pieds ronds, répondit Garion avec un coup d’œil à la voiture qui rebondissait sur le chemin cahoteux, derrière lui.
La louve poussa un soupir réprobateur.
— A force de rester assis, il ne pourra plus ni chasser ni courir. Et si la compagne de celui-ci continue à lui donner à manger ainsi, il va prendre le gros ventre et ne survivra pas à la première saison de disette.
— On le lui dira.
— Ecoutera-t-elle ?
— Sans doute pas, mais on lui parlera quand même. Elle s’est prise d’affection pour le jeune et aime l’avoir près d’elle.
— Il faudra bientôt lui apprendre à chasser.
— Celui-ci le sait et l’expliquera à sa compagne.
— Grand merci. L’on vous encourage à la prudence, ajouta-t-elle avec gravité. Cet endroit est le territoire d’une créature. L’on a plusieurs fois flairé son odeur sans la voir. L’on pense toutefois qu’il s’agit d’une grosse bête.
— Grosse comment ?
— Plus grosse que la bête sur laquelle celui-ci est assis, répondit-elle en jetant à Chrestien un regard appuyé.
Le grand étalon gris s’était un peu habitué à la présence de la louve, mais Garion pensait qu’il aurait préféré la voir d’un peu plus loin.
— Celui-ci va prévenir le chef de la meute, déclara Garion.
Il avait un peu l’impression que la louve évitait Belgarath et se demandait quel aspect encore obscur de l’étiquette de l’espèce cette attitude reflétait.
— Celle-ci va poursuivre ses recherches, dit la louve en se relevant. Il se pourrait qu’elle rencontre l’animal. Elle saurait alors à quoi s’en tenir. Elle pense toutefois, d’après son odeur, qu’il s’agit d’une créature redoutable, ajouta-t-elle après un instant. Elle mange de tout, et même de ce que l’on s’abstient normalement de manger.
Sur ces paroles, elle se détourna et s’enfonça dans la forêt par petits bonds souples et silencieux.
— C’est vraiment étrange, nota Zakath. J’avais déjà entendu des hommes parler aux animaux, mais jamais dans leur langue.
— C’est de famille, répondit Garion avec un sourire. Au départ, je ne pouvais pas le croire non plus. Les oiseaux venaient tout le temps parler avec tante Pol. De leurs œufs, le plus souvent. Il paraît que les oiseaux adorent parler de leurs œufs. Il y a des moments où ça les fait complètement divaguer. Les loups sont beaucoup plus dignes. Euh… vous n’êtes pas obligé de dire à tante Pol que je vous ai raconté ça, ajouta-t-il presque aussitôt.
— De la duplicité, Garion ? s’esclaffa Zakath.
— De la prudence, rectifia l’intéressé. Il faut que j’aille dire quelque chose à Belgarath. Ouvrez l’œil. D’après la louve, il y aurait dans les parages une créature dangereuse. Une bête plus grosse qu’un cheval et qui mangerait de la chair humaine.
— Et à quoi ressemblerait-elle ?
— Elle l’ignore. Mais elle l’a sentie et elle a vu ses traces.
— Je vais faire attention.
— Ça vaudrait mieux.
Garion remonta la colonne et trouva Belgarath et tante Pol en grande conversation.
— Durnik aura besoin d’une tour au Val, disait Belgarath.
— Je ne vois pas pourquoi, rétorqua Polgara.
— Tous les disciples d’Aldur en ont une, Pol. C’est la coutume.
— A quoi bon respecter de vieilles coutumes qui ont perdu toute raison d’être ?
— Il lui faudra un endroit où étudier, Pol. Comment veux-tu qu’il se concentre s’il t’a tout le temps dans les jambes ? Hem…, fit-il comme elle braquait sur lui un regard glacial, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je vais t’expliquer…
— Prends ton temps, Père. Je ne suis pas pressée.
— Grand-père, coupa Garion en retenant son gros étalon gris. Je viens de parler avec la louve. Elle dit qu’il y a un gros animal dans la forêt.
— Un ours ?
— Ça m’étonnerait. Elle l’a flairé à plusieurs reprises ; elle aurait probablement reconnu l’odeur d’un ours, non ?
— C’est probable, en effet.
— D’après elle, la bête ne serait pas très regardante sur le choix de sa nourriture. A propos, je me fais des idées, ou c’est une louve très bizarre ?
— Comment ça, bizarre ?
— C’est fou ce qu’elle arrive à dire dans le langage des loups, et j’ai l’impression qu’elle pourrait en dire encore plus long si elle voulait.
— Elle est intelligente, c’est tout. Ce n’est pas si fréquent chez les femelles, mais ça arrive.
— Cette conversation devient vraiment fascinante, observa Polgara d’une voix qui charriait des glaçons.
— Tiens, Pol, fit le vieux sorcier d’une voix atone, pas plus impressionné que ça par le regard noir de sa fille. Tu es encore là ? Je pensais que tu avais trouvé mieux à faire, depuis le temps. Bon, Garion, tu devrais peut-être prévenir les autres. Si c’était une bête ordinaire, la louve n’aurait pas pris la peine de t’en parler. Quelle que soit cette créature, elle est inhabituelle, et inhabituel signifie généralement dangereux. Dis à Ce’Nedra de se rapprocher de nous. Elle est trop vulnérable, en queue de colonne comme ça. Ne lui dis rien pour ne pas l’inquiéter, mais demande à Liselle de monter dans la voiture avec elle.
— Liselle ?
— La petite blonde avec les fossettes.
— Je connais Liselle, Grand-père. Mais tu ne penses pas que Durnik ou même Toth feraient mieux l’affaire ?
— Non. Elle comprendrait tout de suite qu’il y a quelque chose qui cloche, et je ne tiens pas à l’effrayer. Un animal qui chasse peut sentir la peur. Inutile de provoquer le danger. Liselle n’est pas une petite nature et elle a toujours deux ou trois dagues cachées en divers endroits de sa personne. Silk te dira où au juste si ça t’intéresse, ajouta-t-il avec un sourire rusé.
— Père ! hoqueta Polgara.
— Comment, Pol, tu n’étais pas au courant ? Eh bien, je te croyais plus observatrice.
— Quinze à rien, nota Garion, puis il tourna bride à nouveau sans laisser le temps à sa tante de réagir.
Ce soir-là, ils dressèrent le campement avec un soin particulier, dans un petit bosquet adossé à une falaise abrupte et que longeait, sur le devant, un torrent de montagne étroit mais profond. Le soleil plongeait dans les neiges éternelles, au-dessus d’eux, et le crépuscule emplissait les ravins et les gorges d’ombres azurées lorsque Beldin revint de son vol de reconnaissance.
— Déjà fatigué ? demanda-t-il hargneusement sitôt qu’il eut repris forme humaine.
— Moi non, mais les chevaux oui, répondit Belgarath avec un coup d’œil en biais à Ce’Nedra. Ça grimpe, par ici.
— Ouais, eh ben, tu n’es pas au bout de tes peines, rétorqua le nain bossu en clopinant vers le feu. Quand tu auras vu ce qui t’attend…
— Tu t’es amoché le pied, on dirait ?
— J’ai donné une petite leçon à un aigle. Complètement crétins, ces oiseaux. Même pas capables de faire la différence entre un faucon et un pigeon. Il m’a flanqué un coup de bec alors que je lui arrachais une poignée de rémiges.
— Mon oncle ! protesta Polgara.
— C’est lui qui a commencé.
— Tu as vu des soldats derrière nous ? coupa Belgarath.
— Des Darshiviens, à deux ou trois jours de marche. L’armée d’Urvon bat en retraite. Maintenant qu’ils sont hors-jeu, Nahaz et lui, ses hommes n’ont aucune raison de s’incruster.
— C’est toujours autant que nous n’aurons pas sur le dos, commenta Silk avec satisfaction.
— Ne vous réjouissez pas trop vite. Les Gardiens et les Karandaques partis, ça laisse les coudées franches aux Darshiviens pour s’occuper de notre cas.
— Mouais. Vous croyez qu’ils savent que nous sommes là ?
— Zandramas est au courant, elle, et je ne vois pas pourquoi elle dissimulerait cette information à ses hommes. Demain, vous allez entrer dans la neige. Il faudrait peut-être que vous trouviez un moyen de dissimuler vos traces. Où est ta louve, Garion ? demanda-t-il en regardant autour de lui.
— Elle chasse. Elle cherche toujours sa meute.
— Au fait, chuchota Belgarath en s’assurant que Ce’Nedra était hors de portée de voix. La louve a dit à Garion qu’il y avait une drôle de bête dans le coin. Pol va jeter un coup d’œil cette nuit. Tu ferais peut-être bien de l’accompagner. Je ne suis pas d’humeur à encaisser une surprise.
— Je vais tâcher de voir de quoi il retourne.
Sadi et Velvet étaient assis de l’autre côté du feu, la petite bouteille de terre cuite entre eux. Ils tentaient d’attirer ses locataires au dehors avec des petits bouts de fromage.
— Si seulement nous avions du lait, fit Sadi de sa voix de fausset. Le lait est très bon pour les jeunes serpents, surtout pour leur dentition.
— Je m’en souviendrai, murmura Velvet.
— Envisageriez-vous, Margravine, de vous lancer dans l’élevage des serpents ?
— Ce sont de braves petites bêtes propres, calmes, qui mangent trois fois rien. Et puis elles peuvent être très utiles en cas de besoin.
— Vous feriez une bonne Nyissienne, Liselle, commenta l’eunuque avec un sourire affectueux.
— Pas tant que je serai là pour l’en empêcher, murmura Silk d’un ton funèbre.
Ce soir-là, ils mangèrent des truites grillées. Après avoir dressé les tentes, Durnik et Toth s’étaient installés au bord du torrent avec leurs gaules et des appâts. Sa récente élévation au rang de Disciple d’Aldur n’avait pas amoindri la passion du forgeron pour la pêche. Son ami muet et lui-même n’avaient même plus besoin de se consulter. Chaque fois qu’ils campaient à proximité d’un lac ou d’un cours d’eau, ils se retrouvaient automatiquement au bord.
Après dîner, Polgara s’envola sous les frondaisons noyées d’ombre, mais elle revint sans avoir vu trace de la créature contre laquelle la louve les avait mis en garde.
Il faisait froid lorsqu’ils se remirent en route, le lendemain matin, et l’air sentait le givre. Le souffle des chevaux planait lourdement dans l’air, et leurs cavaliers refermèrent étroitement leurs capes autour d’eux.
Beldin avait raison : ils arrivèrent en vue des premières neiges vers la fin de l’après-midi. Des roues avaient tracé de fines lignes blanches au départ, mais elles devenaient vite plus profondes dans la neige craquante. Ils établirent le campement un peu en dessous et repartirent après une bonne nuit de sommeil. Silk avait placé sur l’un des chevaux de bât une sorte de joug auquel étaient accrochées une douzaine de roches rondes, grosses comme la tête. Il examina d’un œil critique les traces qu’elles laissaient dans la neige lorsqu’ils s’engagèrent dans ce monde de blancheur.
— Ça fera l’affaire, fit-il d’un petit ton satisfait.
— J’avoue, Prince Kheldar, ne pas tout à fait comprendre le but de ce dispositif, avoua Sadi.
— Les pierres laissent un peu les mêmes traces que des roues de voiture, expliqua Silk. Les empreintes de sabots de chevaux tout seuls risqueraient d’éveiller les soupçons des soldats qui nous suivent, alors que des traces de voitures sur une route des caravanes ne devraient pas les étonner.
— Pas bête, approuva l’eunuque. Mais pourquoi ne pas tout simplement traîner des broussailles derrière nous ?
— Effacer toute trace dans la neige paraîtrait encore plus suspect, objecta Silk. C’est une route assez fréquentée.
— Vous pensez toujours à tout, hein ?
— Il était passé maître en finasseries, à l’académie, commenta Velvet depuis la petite voiture qu’elle partageait avec Ce’Nedra et le louveteau. Il finasse tout le temps, juste pour ne pas perdre la main.
— Tu n’as pas besoin de le crier sur les toits, Liselle. Et puis le terme « finasser » a une connotation péjorative, je trouve.
— Vous en voyez un meilleur ?
— « User d’artifices », par exemple. Ça sonne tout de même mieux, non ?
— Dans la mesure où ça veut dire exactement la même chose, je ne vois pas l’intérêt de se perdre en arguties sur la terminologie, fit-elle en lui dédiant un sourire malicieux qui creusa ses fossettes.
— C’est une question de style.
La piste montait de plus en plus vite, encadrée par des congères de plus en plus hautes. Le vent âpre, glacial, arrachait des masses de neige au sommet des montagnes et les rabattait sur eux en longs rideaux impalpables.
Vers midi, les pics qui barraient l’horizon disparurent soudain dans un banc de nuages noirs venus de l’ouest, et la louve revint vers eux à toute vitesse sur la piste.
— Celle-ci vous conseille de mettre la meute et ses bêtes à l’abri, fit-elle d’un ton pressant.
— Notre petite sœur a-t-elle trouvé la créature qui demeure par ici ? s’enquit Garion.
— Non. Ceci est plus dangereux, fit-elle en levant le nez vers les nuages qui approchaient.
— Celui-ci va prévenir le chef de meute.
— C’est bien. Que celui-ci me suive, reprit-elle en regardant Zakath. Il y a des arbres un peu plus loin, vers l’avant. Nous allons chercher un endroit convenable, lui et moi.
— Elle veut que vous la suiviez, Zakath, annonça Garion. Il y a une tempête qui se prépare, et elle nous suggère de nous abriter dans les arbres, un peu plus loin. Tâchez de trouver un bon endroit. Je vais prévenir les autres.
— Un blizzard ? demanda Zakath.
— Sans doute. Pour qu’un loup s’inquiète du temps, il faut que ce soit sérieux.
Garion talonna Chrestien et remonta la colonne pour aller prévenir les autres. Ils avaient du mal à avancer sur la piste abrupte, glissante, et le vent glacial charriait de petits grains de neige verglacée qui leur piquaient le visage. Ils retrouvèrent Zakath et la louve dans un bouquet de pins maigrichons, plantés tout près les uns des autres. Une avalanche avait ouvert une tranchée dans le bosquet, poussant un tas de branches et de troncs abattus contre la paroi verticale d’une falaise. Durnik et Toth se mirent aussitôt au travail, bientôt rejoints par Garion et les autres. Ils érigèrent rapidement une sorte de long auvent appuyé sur la roche, le recouvrirent d’une bâche solidement attachée et maintenue par des rondins. Puis ils déblayèrent l’intérieur et menèrent les chevaux vers la partie basse de l’abri de fortune alors que la tempête se déchaînait autour d’eux.
Le vent soufflait et hurlait avec fureur, malmenant les arbres maintenant invisibles dans les tourbillons de neige.
— Pourvu que Beldin n’ait pas de problème, murmura Durnik, un peu ennuyé.
— Ne t’en fais pas pour lui, répondit Belgarath. Ce n’est pas son premier orage. Soit il est passé au-dessus, soit il s’est métamorphosé en vitesse et enfoui dans une congère en attendant que ça passe.
— Mais il va geler à mort ! s’exclama Ce’Nedra.
— Pas sous la neige, voyons. Et puis Beldin se fiche pas mal du temps. Merci, petite sœur, de nous avoir prévenus, dit solennellement le vieux sorcier en se tournant vers la louve qui regardait tourbillonner la neige, devant l’appentis.
— Celle-ci fait à présent partie de la meute, vénérable chef, répondit-elle tout aussi cérémonieusement. Le bien-être de tous est de la responsabilité de chacun.
— Voilà, petite sœur, qui est sagement dit.
Elle remua la queue mais n’ajouta rien.
La tempête dura toute la journée. Le soir venu, Durnik fit du feu et ils se blottirent frileusement autour. Vers minuit, le vent tomba aussi soudainement qu’il s’était levé. La neige plana entre les arbres jusqu’au matin puis elle cessa à son tour. En attendant, elle avait fait son œuvre. Garion en avait jusqu’aux genoux.
— Il va falloir que nous ouvrions un chemin, fit sobrement Durnik. Nous sommes à un quart de lieue de la piste et cette neige fraîche pourrait dissimuler trop d’embûches. Ce n’est vraiment pas le moment – ni l’endroit – que l’un de nos chevaux se casse une patte.
— Et ma voiture ? demanda Ce’Nedra.
— Nous allons être obligés de la laisser là, Ce’Nedra. Même si nous arrivions à la remettre sur la route, le cheval ne pourrait jamais la tirer. La neige est trop profonde.
— C’était quand même une bonne petite voiture, soupira-t-elle. Je tiens absolument à vous remercier, Prince Kheldar, de me l’avoir prêtée. Je n’en ai plus besoin, alors si vous voulez la reprendre, elle est à vous, ajouta-t-elle avec aplomb.
Toth remonta la pente abrupte menant à la route des caravanes. Les autres le suivirent en élargissant la piste et en cherchant avec leurs pieds les branches et autres chausse-trapes dissimulées sous la neige. Quand ils rejoignirent la route, deux bonnes heures plus tard, l’effort et l’altitude les avaient mis hors d’haleine.
Ils redescendirent vers l’appentis où les dames les attendaient auprès des chevaux. Ils en étaient à mi-chemin lorsque la louve coucha les oreilles et se mit à grogner.
— Qu’y a-t-il ? demanda Garion.
— La créature, fit-elle dans un grondement. Elle chasse.
— Attention, vous autres ! hurla Garion. La bête est par ici !
Il tendit la main par-dessus son épaule et tira l’épée de Poing-de-Fer.
La créature sortit des fourrés, de l’autre côté de la tranchée ouverte par l’avalanche. Sa fourrure hirsute était maculée de neige et elle marchait à moitié pliée en deux, comme un primate. Son visage était hideux et Garion lui trouva une familiarité inquiétante. Elle avait des petits yeux porcins enfouis sous des arcades sourcilières saillantes, la mâchoire prognathe et deux grosses défenses jaunes recourbées sur les joues. Elle se redressa de toute sa hauteur, ouvrit la gueule et se mit à rugir en frappant son énorme torse velu avec ses deux poings. Elle faisait près de huit pieds de haut.
— Ce n’est pas possible ! s’exclama Belgarath.
— Quoi donc ? demanda Sadi.
— C’est un eldrak, et les seuls eldrakyn que je connaisse vivent en Ulgolande.
— Là, Belgarath, je pense que vous vous trompez, objecta Zakath. C’est ce qu’on appelle un oursinge. Il y en a quelques-uns dans ces montagnes.
— Vous ne pensez pas, Messieurs, que le moment est mal choisi pour engager la controverse ? susurra Silk. La seule vraie question, à l’heure actuelle, c’est de savoir si nous prenons la fuite ventre à terre ou si nous livrons combat.
— Nous ne pouvons pas courir dans cette neige, trancha Garion d’un ton sinistre. Il va falloir que nous nous battions.
— J’étais sûr que tu dirais ça.
— Le plus important, c’est de l’empêcher d’approcher de ces dames, décréta Durnik. Sadi, vous croyez que votre dague empoisonnée aurait raison de ce monstre ?
— C’est certain, affirma l’eunuque en regardant la créature hirsute d’un air dubitatif, mais compte tenu de sa taille, l’action du… produit ne se fera pas sentir tout de suite.
— Eh bien, c’est réglé, décida Belgarath. Nous allons le distraire pendant que Sadi en fera le tour. Quand il l’aura piqué, nous reculerons pour laisser le temps au poison d’agir. Bien, écartons-nous. Et ne prenez pas de risques, surtout.
Son image se brouilla et il se métamorphosa en loup.
Ils adoptèrent une formation plus ou moins circulaire en s’apprêtant à faire usage de leurs armes. Le monstre rugit encore un moment à la lisière des arbres puis, quand il estima avoir assez fait monter la pression, il avança lourdement en faisant jaillir la neige sous ses énormes pattes. Sadi remonta un peu vers la falaise, sa petite dague tendue devant lui, tandis que les deux loups se jetaient sur la bête dans l’intention manifeste de la déchiqueter avec leurs crocs.
Garion fit rapidement le tour de la situation tout en avançant dans la neige épaisse, son énorme épée pointée devant lui dans une attitude menaçante. L’eldrak n’était pas aussi rapide que Grul, celui qu’ils avaient jadis affronté. Il n’arrivait pas à esquiver les attaques fulgurantes des loups et son sang rougit bientôt la neige alentour. Il poussa un hurlement de rage et tenta désespérément de se jeter sur Durnik, mais Toth s’interposa et lui enfonça le bout de son lourd bâton en pleine face. La bête poussa un hurlement de douleur et tendit ses énormes bras velus pour empoigner le colosse muet dans une étreinte mortelle. Il n’en eut pas le temps. Garion lui flanqua un coup d’épée sur l’épaule tandis que Zakath se jetait sous son autre bras et lui tailladait le torse et le ventre.
Le monstre se mit à beugler et un flot de sang jaillit de ses blessures.
— A vous de jouer, Sadi ! lança Silk, en feintant et en esquivant puis en ajustant soigneusement le tir avec une de ses lourdes dagues.
Le Nyissien s’approcha prudemment dans le dos de la bête enragée qui battait l’air de ses bras énormes dans le vain espoir d’éloigner les loups qui poursuivaient leurs attaques incessantes sur ses flancs.
Puis, avec une précision presque chirurgicale, la louve bondit et sectionna d’un coup de crocs le muscle situé derrière le genou gauche du monstre.
La bête poussa un cri d’agonie d’autant plus atroce qu’il avait quelque chose d’étrangement humain. Puis elle tomba à la renverse en prenant sa jambe blessée à deux mains.
Garion se campa au-dessus de l’animal, un pied de chaque côté, retourna son énorme épée, prit la poignée à deux mains et la leva pour en enfoncer la pointe droit dans le torse velu.
— Je vous en prie ! cria la bête, et son faciès de brute se convulsa de terreur. Ne me tuez pas, je vous en conjure !